30. Auguste + Une histoire

Écrit par Origamyst, une petite fanfic d'où cet Auguste est sorti pour se retrouver sur cette planche en remerciement.

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1.

Le temps était super ce jour-là. Les coudes posés sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, il admirait la colline de terre ocre, pleine de pins et d’herbe sèche. Il faisait très chaud, comme il aimait. Il se disait que ce serait trop cool de pouvoir sortir dehors, et jouer avec son nouvel appareil photo. Son père, qui habitait un peu loin d’ici, lui avait appris à s’en servir, pour pouvoir prendre en photo tout ce qu’il voulait, n’importe quand.

Il ne le voyait pas souvent, mais c’était génial quand il passait le weekend chez lui. Ils mangeaient n’importe quoi, allaient n’importe où, faisaient ce qu’ils voulaient. Comme un vrai père ! Avec sa mère, c’était différent, elle préférait lui apprendre des choses, manger des plats plus compliqués mais quand même très bon. C’était amusant d’avoir l’impression d’évoluer dans deux mondes différents. Mais c’était dur de savoir lequel il préférait. Et puis, avec le collège, c’était comme avoir un troisième monde, un peu intéressant mais très ennuyeux quand même.

A toute vitesse, il sortit de sa contemplation pour changer de pantalon, puis y glissa son harmonica préféré, un en bois qui avait l’air neuf tant il en prenait soin, et passa autour du coup son appareil photo. Il serait seul, dehors, mais il avait l’habitude. Sa maman disait qu’il était solitaire, et difficile envers les autres, mais son papa lui ne s’inquiétait pas. Ça viendra, c’est tout.

Il chercha sa mère, pour la trouver dans la cuisine. Il resta à l’entrée, se cachant dans le coin du mur. Quand elle était seule, elle avait ce regard qu’il ne retrouvait jamais quand il était là près d’elle, ou entourée de ses amis ou collègues de travail. Il n’arrivait pas à comprendre ce qu’il voyait. Elle avait l’air sérieuse et pensive. Quelque chose semblait la tracasser, sans pour autant l’embêter comme ça lui arrivait. C’était peut-être ça être adulte, ou maman. Ça le rendait un peu impuissant. Faisait-elle semblait d’aller bien, alors ? Il n’arrivait pas à comprendre. Elle n’était pas seulement absorbée par ce qu’elle faisait, et c’était fascinant. Plus qu’une maman, elle avait l’air d’une femme, la femme. Sans bruit, il dégaina son appareil, la visa dans l’objectif, et pris une photo. Elle était trop belle comme ça, et puis peut-être que plus vieux, en revoyant la photo il comprendrait.

Le clic de l’appareil ne fut pas très fort, mais assez pour la faire sursauter. Elle ne cria pas cependant, dommage. Ç’aurait été marrant. Elle se retourna, et souffla, chassant sa surprise loin de son corps. Elle faisait face à son enfant, nulle peur ne pouvait l’atteindre maintenant. Son beau garçon, trésor que la vie avait bien voulu lui donner. Elle croisa les bras.

« Tu m’as fait peur, Atrus, lui reprocha-t-elle. »

Il allait lui dire qu’il l’avait pris en photo, mais se ravisa. Elle ne savait peut-être pas qu’il l’avait fait ; elle s’était pas retournée de suite après tout et il voulait que cette photo ne soit rien que pour lui. Il savait que la photo serait magnifique, unique. Il s’approcha, et se hissa sur la pointe des pattes pour voir ce qu’elle faisait. Il était plutôt petit pour son âge. Les tamanoirs n’étaient pas réputés pour être particulièrement grands, mais même au sein de son espèce, il était plutôt court.

« Oh, une tarte aux noix ! S’exclama-t-il. Je croyais que t’aimais pas ?

_Non, dit-elle avec un sourire. Mais si ça t’embête, je peux tout jeter.

_Non non, c’est bon ! Jette pas ! »

Elle eut un joli sourire. Puis elle le regarda de pied en cap ; visiblement il comptait sortir, faisant disparaître son sourire. Elle paraissait inquiète maintenant. « Pourquoi t’es habillé comme ça ?

_Je peux sortir dehors ? Il fait super beau ! »

Elle fit la moue. Dehors, la situation était terrible, tous les deux le savaient. Le mieux était de ne pas sortir… Mais le temps était en effet radieux. Un temps à sortir, à se baigner dans la mer. Elle soupira, hésita encore un peu, puis prit une longue inspiration, préparant sa réponse comme si leur avenir en dépendait.

« Bon, d’accord. Mais tu ne t’éloignes pas de la maison, je veux pouvoir te voir tout le temps, compris ? _Oh, maman… Mais je veux aller dans la colline, ici y’a rien…

_Non, tu ne discutes pas. Allez, ouste avant que je ne change d’avis. »

C’était le problème avec sa maman. Elle était moins cool que papa. Il râla un peu, mais il sortit. Le soleil l’inonda, sembla traverser ses vêtements tant il brillait et irradiait par sa chaleur. Il fit vite demi-tour, et attrapa une bouteille d’eau dans le frigidaire avant de repartir. Il ne craignait pas la chaleur, mais bon, la chaleur ça donnait très soif.

Au début, il prit des photos de la maison, et du terrain alentour ; ils étaient seuls ici. Les voisins étaient bien plus loin, il connaissait pas la distance. Sa maman voulait faire des plantations, mais finissait toujours par repousser ça à plus tard. Ça lui plairait pourtant, de faire pousser des trucs. En attendant, il prenait des photos de sa maison ; après tout ce serait un chouette souvenir : sa vieille maison en pierre et au toit en tuiles d’argile avant qu’il n’y ait un petit champ avec des trucs à faire pousser.

Mais il en avait vite marre ; ici, il n’y avait rien à prendre en photo. Il essaya de trouver sa mère à travers l’une des fenêtres et, ne la trouvant pas, estima qu’elle ne le regardait pas. Il s’éloigna alors doucement vers la colline, et impatient, se mit à courir. C’était une super journée pour courir, aussi.

2.

Ils étaient bien loin du camp, maintenant. Trop peut-être, mais ils savaient se repérer, ils n’étaient pas perdus. Elska par moments avait un peu de mal à se croire en période de guerre ; il n’y avait aucun bruit, quelques oiseaux gazouillaient dans les pins odorants, ils étaient à l’ombre, au frais. Il faisait tellement chaud, mais Frelsarinn transpirait plus qu’elle. Cela n’avait pas l’air de le déranger cela dit. Profitant de leur solitude apparente, ils se tenaient la main. Pendant quelque temps, ils n’étaient plus deux médecins sur le champ de guerre, mais un couple marié, tout simplement.

A mi-voix, ils évoquaient leur fils, Astinni, un beau petit garçon de sept ans. Avec les horreurs de la guerre, ils ne pouvaient pas se permettre d’y penser souvent. De toute façon, avec tout ce sang, ces mutilations, il serait malvenu d’y penser. Ils souhaitaient qu’il ne connaisse jamais ça ; penser à lui en ces moments-là leur faisait peur, comme s’ils pouvaient par accident transmettre à distance ces images affreuses dans l’inconscient de leur jeune enfant.

« Tu crois qu’on bâtira une maison par ici, quand la guerre sera finie ? Demanda son mari.

_Peut-être… Je ne sais pas. Il fait tellement chaud, en été, ici. Et puis, il faudrait que la guerre se termine un jour. »

Frelsarinn acquiesça avec une petite moue. Il n’appréciait pas ce genre de raisonnements. Dans ces instants il avait l’impression de perdre une partie de sa femme, la partie la plus humaine, enthousiaste. A l’écouter, la guerre ne finirait jamais, et elle ne finirait jamais de sauver tout le monde. Il était plus confiant dans l’avenir, mais l’état d’esprit d’Elska l’inquiétait parfois.

Un coup de feu résonna, très près d’eux. En alerte, ils lâchèrent leurs mains, s’immobilisèrent. Tous ces arbres et les formes du terrain avaient fait ricocher le son de partout, impossible de savoir d’où cela venait. La réalité leur revenait douloureusement en pleine tête. Ils n’étaient pas deux médecins se promenant, ils étaient deux médecins de guerre à la recherche de blessés. Un seul coup ayant été tiré, le blessé pouvait mourir à tout instant si ce n’était pas déjà le cas. Elska fut la première à accélérer le pas, jetant des regards attentifs de partout, Frelsarinn la suivait de près.

Ils passèrent l’heure suivante dans cet état de tension. Avec le temps, ils s’y étaient habitués, surtout elle. Il la perdit de vue dans un coude ; un peu plus en avant, elle s’était figée dans un hoquet de stupeur avant de se mettre à courir. Il la rattrapa, découvrant de grandes traînées de sang au sol, venant de la pente à leur droite. Elle dévalait sur le petit sentier, et continuait plus bas. En contrebas, une masse sombre, indistincte se découpait dans un buisson.

Elle dévala la pente, quitte à s’en rompre le cou. Elle commençait à s’y faire, à tout ce sang, ces blessés et ces morts, mais elle était prête à tout pour sauver une vie. Selon certains, c’est ce qui la rendait si exceptionnelle ; elle n’abandonnait jamais. Pour d’autres, elle ne se faisait juste pas aux atrocités et à la fatalité inhérente de la guerre. Pour sa part, elle n’y pensait pas ; elle ne s’intéressait qu’aux blessés.

Dans un premier temps, elle ne le toucha pas, son esprit gelé par la surprise. C’était un enfant. Il n’y avait pas d’enfant à la guerre, on ne tuait pas d’enfants, ils n’avaient rien à voir dans tout ça. Elle aurait bien pleuré, mais quelque chose en elle semblait cassé, ou bien perfectionné. Aucune larme ne sortait. Elle hurla le nom de son mari pour avoir de l’aide. Il dévala la pente avec moins d’assurance qu’elle, mais fut bientôt là.

Ils le retirèrent de ce buisson, et le posèrent en plein milieu du sentier. Il respirait toujours, mais son genou avait littéralement explosé. L’espace d’un instant, comme un flash, Frelsarinn pensa à son fils ; il paraissait un peu plus vieux mais il aurait pu être le leur s’il avait été de la même espèce. Il déchira la jambe du pantalon, découvrant un peu plus la plaie. Avec la chaleur, la blessure s’infectait déjà, et ils avaient déjà utilisé le nécessaire. Il ne leur restait que peu de désinfectant qui serait inutile ici, et des bandages.

Alors que son mari s’affairait à vérifier l’état du petit tamanoir, Elska, elle, courrait de partout. Il y avait forcément des plantes dans le coin qui aideraient ! Leur supérieur les avait avertis qu’ici, il en poussait comme du chiendent. Ils en trouvèrent tous les deux, assez pour sauver au moins dix personnes de blessures bien plus graves. Frelsarinn s’occupa de faire bouillir de l’eau sur son petit réchaud et d’y incorporer les plantes, alors qu’Elska tint la main du garçon, lui ayant injecté une petite dose de morphine. Le pauvre avait dû tellement souffrir, et s’apprêtait à vivre bien pire. Pourquoi un enfant, bon sang ?

Elle eut un léger bond quand il ouvrit les yeux. Très vite, il se mit à pleurer et à crier, suant de peur et de douleur. Elle le calma comme elle put, lui caressant sa crinière, l’apaisant avec des mots doux comme une mère savait en prodiguer. Là encore, cette envie de pleurer lui revint, sans que rien ne se passe.

« Calme-toi, mon petit… Dit-il d’une voix douce. On est là, on va te sauver. Tu sais ce qui est arrivé ? »

3.

Il avait tellement mal ! La douleur ne ressemblait à rien de ce qu’il avait déjà connu. Et pourtant il était tombé du toit, une fois. A son réveil, une dame et un monsieur étaient là. Lui, il préparait une infusion, et elle lui tenait la main, elle le rassurait. Mais il souffrait tellement, il ne savait pas que ça pouvait faire tomber dans les pommes, et même empêcher de respirer. C’était ça, de mourir ? Il ne voulait pas mourir.

Mais la voix de la dame finit par le calmer un peu. Il se sentait bizarre aussi, il avait peut-être pris un médicament. Il serra plus fort la main de la dame, qui finit par le serrer contre elle.

A sa demande, il finit par lui raconter sa journée. La photo de sa mère, la tarte aux noix, puis quand il est allé dans la colline. Il y avait de très jolies fleurs, comme du liseron, ou des coquelicots. Il avait un peu joué de l’harmonica pour s’amuser, ça résonnait un peu, c’était comme magique. Quand il faisait ça il avait l’impression de faire partie de la nature, comme un lutin ou quelque chose comme ça.

Puis sur une branche il avait vu un joli oiseau. Il avait rangé son instrument, prit son appareil, et le prit en photo. Juste après le clic, il a entendu une sorte de petite explosion, et sans savoir pourquoi il s’était écroulé. Il avait juste eu le temps de voir un soldat avant de se mettre à hurler de douleur et de tomber en voulant se relever. Il avait roulé un peu, et puis il se souvenait plus.

Le monsieur dit alors que la solution était prête. La dame fit une drôle de tête, il ne savait pas pourquoi.

« Moi, c’est Elska, dit-elle avec une jolie voix. Et lui c’est Frelsarinn, mon mari. Et toi ? »

Il fut surpris au début. Des présentations dans une situation pareille. Mais il trouva que c’était réconfortant, alors il lui répondit qu’il s’appelait Atrus.

« D’accord, Atrus. On va devoir faire couler quelque chose sur ta blessure, et ça risque de faire mal, d’accord ? Mais on est obligés de le faire, sinon… »

Sa voix trembla un peu. Il comprit enfin qu’elle avait vraiment très peur. Il était si blessé que ça ? On ne mourrait pas de la jambe si ?

« Sinon ça pourrait être très grave. Donc tu vas devoir être très courageux. Tu vas voir, tout va bien se passer. »

Il ne sut pas quoi répondre. Il commençait à avoir très peur lui aussi, et il ne savait pas pourquoi. Il avait rien fait à ce soldat pourtant. Peut-être qu’il lui avait fait peur et qu’il avait tiré sans faire exprès. Mais il aurait pu dire pardon quand même, ou juste l’aider. Elska lui demanda alors de mordre dans un bâton. Au début il refusa, trouvant ça dégueu’, mais elle lui expliqua qu’il aurait moins mal comme ça.

Il eut à peine le temps de sentir à quel point ça faisait mal avant de tomber encore dans les pommes.

4.

Elska entoura le genou d’Atrus de bandages trempés du mélange, après avoir appliqué la décoction sur la blessure. C’était peut-être déjà trop tard, mais il fallait tout de même essayer, il fallait le faire. Le pauvre garçon s’était encore évanoui. Mais d’où venait-il ? Elle pensait cet endroit sinistré, un no man’s land. Y avait-il donc une habitation, non loin ? Elle devait alors être de l’autre côté de la colline, là où la carte s’arrêtait.

Avec l’aide de Frelsarinn, qui semblait aussi choqué qu’elle, ils portèrent le garçon, et se pressèrent comme ils purent jusqu’au camp. Ils étaient trop loin ; il pouvait perdre sa jambe à tout moment et elle voulait à tout prix éviter ça. Un enfant ne mérite pas de se faire amputer pour une guerre qui ne le concernait pas, du moins pas encore.

Le trajet semblait désespérément plus long, et affreusement silencieux. Il pouvait même y passer, à ce train là. Elle se promit de tout faire pour sauver ce garçon, même s’il perdait sa jambe.

Elle ne se sentit pas soulagée d’apercevoir enfin le camp. Il y avait encore trop à faire. Pour le garçon déjà, et puis les autres blessés. Ils le posèrent sur une des tables d’opération de libre, et lui arrachèrent ce qu’il restait de pantalon. Ils soulevèrent le bandage ; malgré la décoction, cela sentait déjà mauvais. Elle laissa échapper malgré elle une longue plainte. Elle aurait aimé qu’aujourd’hui se passe bien mieux que ça.

Son supérieur, l’ayant aperçue au loin avec le gamin aux bras, vint à sa rencontre. Sans mot dire, il constata les dégâts ; l’amputation était nécessaire si l’on voulait sauver ce gosse. Quand il vit la mine d’Elska, il soupira, et posa une main compatissante sur son épaule.

« On peut laisser quelqu’un d’autre faire ça, vous savez. »

_Non, dit-elle en repoussant doucement sa main. C’est ma responsabilité. »

Il la dévisagea un moment, se demandant si c’était une bonne idée. Il annonça juste qu’un bloc opératoire s’était libéré, et partit.

Le feu vert donné, ils firent rouler la table jusqu’au bloc B. Sans perdre de temps, ils le branchèrent sur machine, l’anesthésièrent, et sans hésitation, pratiquèrent l’opération. Sur le moment, elle était trop concentrée pour penser à l’horreur de la situation.

Frelsarinn se proposa de chercher le numéro de téléphone de la mère, tandis qu’Elska restait à son chevet. Il n’y avait pas de chambres, tous les patients étant séparés par des rideaux opaques. Elle lui tenait la main, et pensait à la situation. Ce gamin, tout innocent qu’il était, avait ramassé une vieille balle crasseuse dans le genou pour s’être montré au mauvais endroit au mauvais moment. Il ne semblait même pas savoir que la ligne de front avait progressé dans les collines. Autrement, il n’aurait pas été là.

Elle leva son regard, pour voir dans un coin l’appareil photo, dont la coque avait été fissurée et le pantalon en lambeaux. Elle se leva doucement, puis palpa les poches du vêtement. Il avait parlé d’un harmonica, non ? Où était-il ? Elle voulait qu’il ait de quoi se raccrocher, à son réveil. Comment un gosse pouvait réagir face à ça ? Elle n’en avait aucune idée. Elle se sentait impuissante.

De nouveau rassise, l’instrument et l’appareil posés sur la petite table de chevet, elle lui caressa de nouveau la crinière. Sa mère serait bientôt là. Que lui dire ? Il n’y avait pas de bonnes façons de l’annoncer.

Elle fut tirée de ses pensées par le retour de Frelsarinn, qui lui caressa l’épaule, puis l’embrassa tendrement.

« Sa mère arrive. Je m’occuperai d’elle ; reste là, d’accord ?

_Il doit avoir quoi… Neuf ans ? »

Elle ne décrochait pas son regard du petit garçon. Elle n’arrivait pas à comprendre comment c’était arrivé, c’était irréel. Le couple resta silencieux, l’un dans les bras de l’autre, à le regarder.

Bientôt sa mère arriva, et ils se séparèrent. Comme convenu Frelsarinn lui annonça ce qui était arrivé, et elle s’écroula dans ses bras. Une pensée stupide germa dans la tête d’Elska, comme quoi cette famille tournait de l’œil assez facilement mais elle regretta immédiatement cette blague de mauvais goût. A son réveil, elle leur expliqua qu’elle ne savait pas que la guerre était si proche, ni qu’il était allé si loin ; elle le lui avait interdit. Voulant être rassurée, elle partit à la recherche d’un supérieur. Elle ne voulait pas quitter sa maison, ni s’éloigner de son fils. Elska soupira. Une partie terrible était passée. Ne restait plus que son réveil, et sa cicatrisation, sans parler de sa rééducation. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne voulait plus quitter cet enfant. Il ne méritait pas ce qui lui arrivait.

5.

Ça faisait une semaine qu’il était dans ce lit. Au début, il avait très mal, et très peur aussi. Une jambe en moins, c’était vraiment horrible à voir. Il ne s’y faisait pas encore, mais les cauchemars étaient moins effrayants. Et puis, Elska était là tous les jours, comme sa maman mais pas en même temps.

Par contre il les entendait discuter ensemble de temps en temps ; les rideaux ça n’abrite pas des sons. Il avait apprit donc que la ligne de front avait encore bougé (il avait dû demander à un autre soldat blessé ce que c’était) et que sa maison était hors de danger. D’ici un mois ou deux, même le camp se déplacerait. Ça le rendait un peu triste, il aimait beaucoup Elska. Et puis Frelsarinn lui plaisait, sans s’expliquer vraiment pourquoi.

Ce matin Elska était là, comme d’habitude, pour vérifier ses pansements et si tout allait bien. D’habitude elle parlait pas beaucoup, mais là, elle lui parlait. Elle lui posa même une drôle de question, comme maman des fois. Peut-être qu’elle s’ennuyait.

« Tu as une copine, Atrus ?

_Non, j’aime pas trop les filles.

_Ah bon, pourquoi ? Demanda-t-elle en levant les yeux, amusée.

_Je préfère quand c’est un garçon qui me fait des câlins. »

Surprise, Elska papillonna des yeux, et sembla bégayer pendant un instant. Elle avait fait comme sa mère quand il avait dit ça, alors il voulut la rassurer.

« Mais ma mère a dit que c’était pas grave ! »

Il eu un petit ricanement en y repensant. C’est un truc étrange à dire, non ? « C’est pas grave. » Pourquoi ça le serait ? Elle aurait pu dire un truc comme « ah ? Et tu aimes quel garçon ? » Mais non. « C’est pas grave. » Elska finit enfin par sourire.

« C’est rare ça, si jeune. Non, bien sûr que c’est pas grave. »

Confuse, elle changea les pansements puis se leva. On aurait dit qu’elle ne savait pas comment réagir, ou quoi dire. Arrivée au rideau, elle se retourna au dernier moment avec un plus grand sourire. Elle lui dit qu’une surprise l’attendait dans la journée, le rendant tout excité. On s’ennuyait dans ce camp, et souvent il entendait les soldats gémir, ou des gens se presser. Ce fut au tour de sa maman de venir, qui fut drôlement surprise d’apprendre ce qu’il venait de dire à Elska.

Il finit par lui admettre qu’il aimait beaucoup Elska, et qu’il voulait pas qu’elle parte. Elle sourit, et eut un petit rire. Elle lui dit que si elle pouvait, elle viendrait quand elle voudrait, ou alors ils iraient la voir, là encore quand ils pourraient. Elle ajouta qu’après tout, elle lui avait sauvé la vie, et qu’elle préparait une surprise unique qu’il allait adorer. Puis elle se leva ; elle devait partir travailler. Comme à chaque fois, elle lui demanda d’être sage, et patient. C’était un peu vexant, il ne pouvait qu’être sage dans un lit, une jambe en moins.

Le reste de la journée fut l’entraînement à tenir debout et à se déplacer avec les béquilles sous les bras. C’était amusant au début, mais vite fatiguant et douloureux, aux bras puis à la jambe, ça lançait étrangement. Le plus bizarre était qu’il sentait toujours sa jambe, alors parfois il tombait, cherchant à s’appuyer dessus. Heureusement, il y avait toujours quelqu’un pour le rattraper. Il finissait toujours fatigué et triste. Il ne voulait pas que tout le reste de sa vie soit comme ça. Il ne pourrait plus jamais courir, se tenir correctement, peut-être que les gens auraient peur aussi.

Le reste de la journée, il n’arrivait pas à patienter. Quelle surprise ça pouvait être ? Il n’arrivait pas à en avoir la moindre idée. Et puis il se dit que s’il y réfléchissait trop, la surprise pourrait être gâchée. A un moment, un gros type qu’il trouva mignon entra avec un gigantesque sourire.

Atrus rougit, et lui demanda s’il pouvait le prendre en photo, dans son uniforme un peu serré. Il accepta en riant, et s’appliqua à faire une magnifique photo, il voulait pas l’oublier. Il dit s’appeler Auguste, et Atrus se présenta à son tour. Ils discutèrent un peu, il voulait voir s’il allait bien. Alors il lui raconta ce qu’il lui était arrivé, et comment il se sentait bizarre et triste à propos de sa jambe. C’était étrange parce qu’Auguste ne regardait pas la jambe en moins, mais celle toujours là. Puis il se leva, et lui dit qu’il reviendrait, le laissant seul.

Après avoir retrouvé ses esprits, il prit d’autres photos du camp, et des soldats qui passaient de temps en temps, hommes et femmes. Plusieurs venaient lui souhaiter du courage et de la chance, parfois même avec la voix tremblante d’émotion. D’autres le saluaient, tout simplement.

Il avait fini par s’endormir pour échapper à l’ennui, il avait même joué un peu d’harmonica, doucement. Il espérait qu’il serait réveillé au moment de la surprise, qu’ils ne l’oublieraient pas lui ou la surprise.

Et à son réveil, tout le monde était là : sa maman, Elska, Auguste et Frelsarinn, tous souriants. Elska lui demanda s’il avait bien dormi, et sa mère s’inquiéta un peu : il dormirait moins bien cette nuit du coup. Mais c’était pas grave, la surprise était là. On lui dit qu’Auguste avait travaillé toute la semaine, et toute la journée pour cette fameuse surprise qui était là maintenant. Il se redressa, excité comme jamais.

Le gros Auguste s’avança, et sortit de derrière son dos quelque chose plein de rouages, de pistons et de plaques d’acier. Il dit que ça pesait un peu plus lourd qu’une vraie jambe mais ce n’était pas grave : elle fonctionnait tout pareil. Atrus ne comprit même pas tout de suite. C’était donc une jambe mécanique ? Sa mère en pleurait de joie, et Elska eut un petit rire. Oui, c’était sa nouvelle jambe.

Il fut tellement surpris qu’il ne savait pas quoi dire, il restait bouche bée face à l’appareil. Tous eurent l’air enchanté par sa réaction et rirent un peu. Auguste l’aida alors à s’asseoir, et lui montra comment l’enfiler. Pour l’instant, ça ne marchait pas car il faudrait lui faire une opération pour la faire fonctionner, mais c’était sûr que ça marcherait. L’opération était pour demain, et c’était Elska qui la ferait, aidée par Auguste. Atrus remercia alors tout le monde, les prenant les uns après les autres dans ses bras.

6.

Elle attendait avec un brin d’anxiété son prochain patient. Cela faisait quelques années qu’elle ne l’avait plus vu, elle préférait ne pas compter les années. Elle ne savait pas à quoi s’attendre, s’il savait pour Frelsarinn et son œil ou non. Pour passer le temps, elle arrangea son bureau, nettoya ses outils, et enfin alla se reposer à la chaise de son bureau, imaginant à quoi il devait ressembler.

Il entra timidement, avec dix minutes d’avance. Elle se redressa, se regardant chacun comme s’il se découvrait pour la première fois. Il avait beaucoup changé. Plus grand bien sûr, mais plus assuré, souriant, bien habillé. Difficile de croire que ce garçon avait vécu quelque chose d’horrible. Elle baissa son regard sur sa jambe, puis ses papiers, cachant un vague sourire. Elle lui rappelait tout de même d’agréables vieux souvenirs.

« Tu as bien changé, Atrus. Assis-toi. »

L’air surpris, il clopina jusqu’à la table, et retira son short avant de s’asseoir. Elle le voyait chercher ses mots ; il était intimidé. Doucement, elle se leva, et vint à sa rencontre. Gardant un air professionnel, elle débrancha les câbles, défit les ceintures puis retira la jambe, la posant sur le meuble, Atrus dans son dos.

« Je suis désolé pour tout ce qui t’es arrivé, finit-il par lâcher d’une voix faible et tremblante d’émotions.

_Tu n’y es pour rien, dit-elle d’une voix blanche. »

Elle sentait la tension grandir dans la pièce, et elle se savait responsable. Mais elle ne pouvait rien y faire, sourire ou se montrer plus amicale ne lui effleurait plus l’esprit désormais.

« Je crois qu’un rouage a rouillé, et qu’il y a une fuite quelque part.

_Tu pourrais opter pour un nouveau modèle.

_Non, dit-il avec un petit ricanement. Ça me rappelle… Comment tu étais avec moi, toi et les autres. C’est un bon souvenir. »

Elle s’arrêta un instant de vérifier l’état de la jambe. Atrus avait mûri, mais n’avait pas changé. Ça la rassurait, quelque part. Il aurait pu en vouloir à la vie, à la guerre et à tout ça, mais non, il était resté paisible. Elle eut un petit éclat de rire.

« Toujours du même bord sentimental ?

_Ouais, toujours ! Répondit-il avec un ricanement. »

Ça lui réchauffait le cœur ; un instant, il la croyait changée en glace, sans souvenirs et sans émotions. Ça lui faisait mal de la voir ainsi. Elle avait l’air brisée.

« Mes fesses te remercient, finit-elle par lâcher avec humour. »

Il eut de nouveau un petit rire. Les réparations faites, elle se retourna, et lui remit la jambe en place. Auguste avait fait un travail incroyable, c’était si simple à mettre et enlever, et même s’il boitait franchement, il se débrouillait très bien avec.

Il se rhabilla, puis sans prévenir, la prit dans ses bras, doucement. Elle eut un geste de recul, mais se laissa faire.

« Tu m’as manqué, tu sais, dit-il. J’avais peur pour toi.

_Je vais bien. »

Doucement, elle le serra, très faiblement. Elle ne réservait ces rares moments de tendresses qu’à ses enfants, rendant la situation actuelle étrange, désagréable dans un premier temps. Elle soupira de soulagement, appréciant finalement les retrouvailles de ce grand gamin, puis se dégagea doucement de l’étreinte. Il paraissait gêné, tout d’un coup.

« Je… Je pourrais repasser ici, quand tu seras là ?

_Oui. »

Il eut un sourire. Il la remercia, et s’approcha de la porte, la laissant plantée au milieu de la pièce.

« Toi aussi, tu as changée, dit-il. Beaucoup. »

Elle ne répondit pas, et n’esquissa qu’un geste de la main à son « à bientôt ! ». Elle resta un moment les bras croisés, avant d’apercevoir quelque chose sur la table. Elle s’approcha, et le ramassa.

C’était des photos. Des photos de tout le monde. Surprise, elle se laissa tomber sur la table, et les regarda. Auguste, son mari, elle-même, des soldats qu’elle avait connu, la plupart mort maintenant. De très belles photos. Emue, elle alla s’asseoir derrière son bureau, les rangea tous dans un tiroir sauf une, qu’elle garda en main, une photo de groupe. Elle avait cette étrange sensation, d’avoir envie de pleurer sans y parvenir.

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